L’après Charlie : l’antisymboliste devenu un symbole

Charlie Hebdo - Rennes

La France s’exalte encore sous le coup de l’émotion. Luz et Willem fustigent l’hypocrisie des cortèges. Pelloux s’effondre en larmes sur les épaules du Président, tandis que d’immenses cortèges s’érigent en masse compacte dans toute la France. Une foule irraisonnée se forme simultanément et s’engage sur les boulevards de plusieurs villes. L’individu y perd son individualité et disparaît dans l’énergie collective. La foule est irréfléchie, des vagues d’applaudissements se diffusent colportées par le vent sans savoir d’où elles proviennent ni pourquoi le premier individu a applaudi.

Comment expliquer cette masse de gens qui s’écrie unanimement “Je suis Charlie” ? Luz et Willem l’ont bien compris et appréhendé dans leurs récents coups de gueule. Dans leur douleur, ils s’en offusquent, et comment pourrait-on leur en vouloir ? En réalité, cette épidémie nationale dépasse l’esprit de Charlie. Assurément, leur ligne éditoriale était un pied de nez à toute forme de pouvoir dominant, et leur travail s’évertuait à participer à l’annihilation du symbolisme et des systèmes de croyance. Mais, la France est abasourdie, et c’est justement parce que la charge du symbole de l’attentat est trop lourde à porter qu’elle se rassemble. On a voulu assassiner un journal, on a décimé une génération de caricaturistes, qui chacun à sa manière, avait imprégné notre vie. Le 7 janvier 2015, Charlie est devenu, malgré lui, le symbole d’un des fondements de la nation dont les français ont pris conscience : la liberté de la presse, la liberté d’expression.

Pour quelques jours encore, l’énergie collective continuera d’animer les individus dispersés. Et, ironie du sort, alors que le journal avait des difficultés financières, mercredi 15 janvier, la foule se rendra massivement au kiosque à journaux pour s’approprier le nouveau numéro de Charlie Hebdo. L’après Charlie. Un avant et un après, mais pas encore une fin.

Charlie Hebdo - Rennes - rue Saint-MichelL’hypocrisie des médias et l’amour du scoop habillé

Ce feuilleton sanglant est le parfait apanage des chaînes d’information en continu. Et avec ce feuilleton se colporte la stupidité de l’information à chaud et du scoop habillé. Samedi 10 janvier, iTélé envoie ses correspondants pour couvrir la manifestation à l’appel de la CRIF, qui s’est tenue devant l’Hyper Cacher, Porte de Vincennes à Paris. La télévision a un message, elle veut nous retransmettre l’unité du peuple français. Pour ce faire, le journaliste se bute à décrire l’événement tel que le script veut qu’il soit décrit. Il se répète trois fois et insiste sur la description des pancartes du rassemblement qui portaient les messages : “Je suis Charlie”, “Je suis Juif”. Drôle de scène composée, puisqu’en arrière-plan de ce live tv, des jeunes mettent en avant leurs autocollants “Je suis pour Israël”. Sus à l’image, pas un mot de plus, seul le discours voulu doit être tenu !

La parole exacerbée des communautés

Eh oui ! A la marge de cette unité nationale desservie par la télévision, se craquellent quelques communautés opposées qui transposent le conflit israélo-palestinien au cœur de la France. Pendant que d’autres se frottent les mains d’un bleu marine, se délectant de ce clivage à ciel ouvert.

Les fanatiques brûlent les livres, les écoles, les écoliers, et tuent d’une balle dans la tête les membres d’une rédaction. Pendant ce lourd silence en France, une fillette au Nigéria explose simultanément avec la bombe que le fanatisme, la bête incarnée, lui a fixée sur le corps. Ce silence malheureux devient alors du bruit, du vacarme, mais cette information finit par passer comme un fait divers inaudible par les #JeSuisCharlie.

La foule est obnubilée par sa blessure, la foule est sourde et n’entend que sa colère. La foule est là pour la liberté d’expression mais ne prend pas le temps de regarder par-dessus son épaule. Là-bas, depuis des décennies, la bête noire fait son nid et asperge d’acide les petites écolières pour les priver de la seule arme qui vaut contre leur fanatisme : l’éducation. Pourtant, il y a peu de temps encore, lorsque les membres d’une rédaction satirique s’attaquaient à ce fanatisme religieux, ils étaient désignés comme d’irrespectueux islamophobes.

L’urgence nationale : La déghettoïsation des quartiers et un autre modèle punitif que nos prisons délabrées.

Ah, si seulement la tuerie parmi la rédaction de Charlie pouvait être une vraie leçon ! Alors, le FN perdrait ses mairies et ses sièges à l’assemblée. Alors, les sociologues travailleraient main dans la main avec les urbanistes, pour construire des logements décents et accueillir des populations mixtes. Alors, la législation s’interrogerait sur ses nids à fabrique de fous furieux que sont devenues les prisons. Car, depuis les années 90, qui peut dire qu’il n’a rien vu venir ? La foule est sourde et irraisonnée et, au-devant d’elle, se pavane une belle brochette de politicards dont certains ont les mains souillées de discrédit humaniste. Charlie n’est pas mort ? Alors cessez vos jérémiades ! Et prouvez-le !

Charlie - Rennes - David3Photos des tags prises à Rennes par Regda
 

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