La société du spectacle, Guy Debord

Guy DebordDebord s’est tué de ne pas aimer ce système et ce livre restera certainement encore longtemps un texte profane pour l’ensemble des pouvoirs en place. Verbe haut et incisif, ses vérités lacèrent le système capitaliste et doivent encore faire trembler les murs de la bureaucratie.

 
 

Il y a deux lectures possibles de la société du spectacle. La première dénoncera le caractère outrancier et radical de son auteur, la deuxième se réjouira de cette capacité d’analyse et de la justesse de sa critique visionnaire. Sous l’influence de cette deuxième, et des troubles qu’elle engendre par la similitude aux espérances enfouies en multiples personnes, il me semble dur de condenser ce qui ne peut l’être.

Si certains y voient l’usure du temps sur un livre vieilli, il n’en reste pas moins l’avant-gardiste dénonciateur de l’archaïsme dissimulé dans le spectacle médiatique. Chaque ligne de chaque thèse collecte les débris de mémoire et rassemble l’ensemble historique en un temps universel. Debord remet les pendules à l’heure et pousse la réflexion sur notre condition humaine en laissant apparaître un faible moyen d’y échapper.

 

Livre phare de Mai 68

L’heure est à la contestation de ce système monde, mais la marge de manœuvre inspirée par l’auteur est réduite à l’illusion d’un réveil prolétarien et de l’éveil d’une nouvelle conscience. En vue de la situation mondiale, il est tristement facile de déduire que les révolutions sont réduites à la prise de pouvoir. Quant à l’éveil collectif, on peut constater l’espérance d’une nouvelle voie politique, philosophique, spirituelle, par de nombreuses personnes réunis, mais complètement isolés du champ d’action. De plus, on ne peut que s’alarmer de l’emprise despotique de groupes radicaux utilisant une religion revue et corrigée dans la régression.

Même si nous pouvons contester une partie de l’ensemble de cette réflexion contemporaine, tous les réfractaires ne peuvent renier la brillante analyse des divers courants et dérives Marxistes ; ainsi que l’audace et l’intégrité d’un homme qui n’a, ni peur d’affronter l’ensemble des pouvoirs de notre système, ni peur de se trouver seul dans sa révolte au point de défaillir dans l’alcoolisme, la maladie, le suicide.

Comment ne pas reconnaître le génie d’une écriture, où chaque mot a le mérite d’être clair, poétique, et où l’inversement de proposition devient une pertinente provocation ?

Son parcours agaçant pour la majorité des élites politiques, intellectuelles, artistiques, aura eu un point culminant dans les révoltes de Mai 68. La lecture de ce livre écrit en 1967 sera le livre phare des révoltés.

 

La révolution n’a pas encore eu lieu

Dans cet essai, Guy Debord projette cette autre pensée révolutionnaire d’une révolution qui n’a pas encore eue lieu ; celle qui ne se contentera pas de donner la simple illusion d’un changement ; celle qui ne sera pas élaborée dans les bureaux d’élites établit ou pas encore établit ; celle qui dépendra entièrement de la transformation de la classe du prolétariat en nouvelle classe de la conscience.

Pour se faire cette classe devra renoncer aux outils des pouvoirs de la séparation, ne plus être les non-vivants d’une société marchande, mais des hommes maîtres de leurs vies avec le seul but d’être et non plus de paraître. Son regard se porte sur la civilisation Grecque où les hommes libres (étaient maîtres de leur temps) sans s’assujettir, comme de nos jours, à l’emploi du temps d’un mode de production en masse. L’abolition de l’esclavage et l’émancipation de chaque homme aurait été le stade supérieur à ce système de vie plus proche de la réalité des priorités humaines que cette course effrénée pour avoir toujours plus, ainsi que de cette illusion méprisable d’une vie réussie en travaillant plus pour avoir toujours plus.

 

Avoir pour avoir toujours plus : la survie augmentée

Debord dans la continuité de Marx et Hegel restitue un moment de vérité dans ce vaste mensonge illusoire qu’est notre société de l’image. Mensonge spectaculaire au service de la marchandise. Cette critique de la société n’apporte cependant pas de solution. Comment intégrer cette vision d’un nouveau système qui semble l’espérance de foule solitaire sans dériver dans le modèle bureaucratique des anciennes révolutionsComment poursuivre la théorie par la pratique dans l’isolement? Et plus simplement comment synthétiser ou simplement commenter ce texte sans tomber dans l’incompréhension manifeste ou dans une compréhension partielle?

Bien loin des conventions d’un ordre établit imputé à cette lecture cette fiche ne peut desservir un exercice scolaire et synthétiser ce qui ne peut l’être. Elle peut, soit sous le plan de la critique, rentrer en bataille contre l’être si radical qu’est Debord, soit pressentir l’essentiel, le réel nécessaire et restituer au présent cette pensée universelle d’un nouveau système de vie basé sur l’être et le devenir, et accompagner ce texte de pensées similaires, mêmes si elles sont moins radicales ou paraissent tout à fait opposées.

C’est l’ère du plein pouvoir de l’économie qui pousse à avoir toujours plus, dans un besoin toujours plus augmenté qui est dénoncé par Debord. Ce concept qu’il appelle la survie augmentée nous tient endormis, baignés dans l’illusion, hypnotisés par le règne de l’image au service de l’économie marchande, nous demeurons à l’écart de notre propre vie, endormis dans un mauvais rêve. Debord dénonce, accuse, et l’impact de ses propositions, sont bien plus dérangeantes pour le monde politique que pour le monde du spectacle.

 

La vedette est le contraire de l’individu

Selon Debord, l’avènement de la société du spectacle résulte du plein pouvoir du capitalisme, sa forme, aujourd’hui complètement, intégrée se scinde en deux : À l’ouest, le spectacle diffus de l’ultra libéralisme capitaliste, et sa profusion de publicités vantant les multiples biens produits vendus comme meilleurs et très vite remplacés. À l’est, le spectacle concentré de l’autoritaire bureaucratie, et l’imposition despotique d’un produit sélectionné sans laisser d’autres choix.

Ces deux voies spectaculaires, opposées sous leurs formes diffuses ou concentrées, sont réunies sous l’unité de la misère.

L’opposition radicale de Debord à ce monde de l’unité capitaliste est traduite par une triste projection thèse 63, en citant les deux formes du spectacle, diffus et concentré, il poursuit par : « Dans les deux cas, il n’est qu’une image d’unification heureuse environnée de désolation et d’épouvante, au centre tranquille du malheur ».

Rien n’échappe à Debord dans l’analyse et la déstructuration du capitalisme, même pas la vedette qui, je cite à la thèse 61 : « est le contraire de l’individu ». Les hommes médiatiques sont accusés au banc de ce monde spectaculaire, Debord devient cinglant, en déclarant d’eux, à la fin de cette même thèse: « Les gens admirables en qui le système se personnifie sont bien connus pour n’être pas ce qu’ils sont ; ils sont devenus grands hommes en descendant au-dessous de la réalité de la moindre vie individuelle, et chacun le sait ». La provocation est poussée aux bornes de l’insulte, en perdant leurs identités individuelles ils deviendraient les pantins du système en représentation, leurs grandeurs médiatiques dépendant de leur descente personnelle.

Un des points les plus forts dans cette œuvre de Debord est de savoir garder une ligne littéraire (pour ne pas dire révolutionnaire) dans la lourdeur théorique. «Le devenir-monde de la marchandise est aussi bien le devenir-marchandise du monde»

 

Consommation de la basse culture et mise en scène politique

Loin des pensées d’Hegel, l’économie comme système circulaire a perdu son réel concept dans la simple contemplation de son mouvement. Alors que Marx de son vivant avait compris les limites de son déterminisme scientifique, les pionniers du capital surmontaient l’économie et prenaient possession de l’histoire. Pour Debord, l’idéalisation des pensées de Marx et l’échec de la Commune sont les signaux d’une révolution non achevée. L’émancipation du prolétariat est perdue dans l’identification du prolétariat à la bourgeoisie (thèse 86), et la structure répressive du système économique sera, selon Debord la prison merveilleuse contenant la conscience prolétarienne.

C’est bien l’analyse de l’émergence d’une société fondée sur le spectacle qui devient le point fondamental de cet ouvrage et de notre réalité. Tout s’est rejoint, organisé dans l’automatisme, et dans la production du rêve, la société à complètement intégrée sa part de rêve dans la négation de son devenir, et consomme la basse culture dans la négation de sa créativité.

L’irruption de nouvelles techniques de communication dans la mise en scène politique, et l’explosion des médias à la culture régressive, refermée sur elle-même sur ses bases les plus perverses, continuent leurs fulgurantes vélocités dans la technicité de la désintellectualisation et la maîtrise des fabrications de la peur, de l’aveuglement, du désintérêt ; certainement une autre manière de garder le pouvoir…

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